6.15.2018

rc/ Écrire, inscrire, décrire, récrire... (façons de faire)


Juin 2018,

Fixer ici une nouvelle étape du travail. Tenter de saisir ce qui s’échange, s’articule entre le projet littéraire et le projet théorique. Regarder ce qui se transforme ou s’infléchit, peut-être, de cet échange. 

Même si l’effort de mise à plat de ce qui a lieu pendant la matière ne doit pas faire oublier l’opacité existante — ni qu’on le fait toujours dans un après-coup, sans chercher à expliciter la raison de ce qui s’est élaboré, mais plutôt en essayant d’en donner à voir les manières. Des étapes, des courants, des reflux, des obscurités et des clairvoyances qu’il est impossible de saisir dans leur complexité et leurs ramifications, mais dont je tente de donner un aperçu.














/ État des lieux du volet littéraire

Si la première phase de l’écriture littéraire a commencé pendant la préparation du voyage et s’est poursuivie après celui-ci, avec la rédaction du Journal de la Marche à partir des notations prises dans l’audiophone pendant le déplacement (Marchécrire, avril 17), cette étape-ci, un an après, en constituerait la troisième phase.

Dans le deuxième moment, d’autres parties du textes, autonomisées du voyage et de la narration au jour le jour, sont apparues. Ces parties, plus documentaires, ou documentées, n’étaient pas alors très définies. Elles évoquaient globalement la question de la ZAD et du paysage traversé.

Un effet de distanciation s’est opéré par le fait de donner à lire ce travail en cours d’écriture. 
De me pencher, avec mes encadrants de thèse, sur un état du texte inachevé, où il restait pas mal de zones d’ombres et où la forme narrative n’était pas vraiment construite, même si quelque chose commençait à se dessiner. 
Séances de travail qui ont bousculé et précipité la nécessité d’une conscientisation des différents aspects du texte en cours, de ses orientations, de sa structure globale.

Cela a donné lieu à une nouvelle étape du travail : la constitution des différentes parties du récit — chaque partie étant organisée en une suite de paragraphes — tous les paragraphes étant mêlés et intercalés en une forme unique quoique fragmentée.

Ainsi,
La 1ère partie est le journal de la marche. C’est en quelque sorte le fil narratif et temporel du récit. Il en est à sa troisième ré-écriture, et convoque, par exemple, ce type de questions de travail : que garder des notations in situ, ou comment conserver cette dimension spontanée dans l’écriture ? Qu’est-ce qui s’écrit à partir des souvenirs et en quoi cette matière est-elle différente de la matière écrite à partir des notations ? Cette partie me contraint à être dans la narration, à traiter le temps linéaire et la question d’une distance au narrateur (du Je au Tu, Vous, On, et l’usage des verbes à l’infinitif).

La 2nde partie est la partie polyphonique-ZAD. Elle est soit narrative soit thématique, issue à la fois d’une expérience in situ et d’un travail documentaire. Elle contient des motifs formels récurrents comme les phrases en italiques qui mettent en avant les voix, les prises de parole, et produisent une forme polyphonique. 

La 3ème partie est géographique. Elle mêle écriture poétique et travail documentaire et questionne les paysages traversés. Il me semble aussi que cette partie fait le lien entre la marche et la dimension écologique présente sur la ZAD.

Les deux parties qui n’ont pas de chronologie narrative accompagnent le journal de la marche, le perturbe même, comme des pensées, des réflexions, des souvenirs perturbent la continuité du présent. 
L’aboutissement du voyage est ainsi déporté. L’idée de l’arrivée n’est plus la cible du journal de la marche puisque les fragments polyphoniques-ZAD sont disséminés pendant la narration du trajet.

Cette écriture est accompagnée d’un bon nombre de lectures, qui l’ont précédée et qui l’accompagnent. J’en prends note à mesure qu’elles ont lieu ou qu’elles me reviennent en mémoire. 


> parmi les récits littéraires, Jaime de Angulo (Indiens en bleu de travail), Fernand Deligny (Graine de crapule), James Agee (Louons maintenant les grands hommes), Kenneth White (La route bleue), Manuela Draeger (Herbes et Golem)...

> parmi les essais, Keith Basso (L’eau se mêle à la boue dans un bassin à ciel ouvert), Tim Ingold (Marcher avec les dragons, Une Brève histoire des lignes), le collectif Mauvaise troupe (le livre Contrée et leur site Constellations.boum.org)...

> parmi les articles, André Corboz (Le Territoire comme palimpseste), Gilles Clément (Manifeste du Tiers-Paysage), la revue en ligne Reporterre, ou encore des articles théoriques comme celui de Jean-Michel Derex (Pour une histoire des zones humides en France XVIIè-XIXè siècle), ou de Jacques Baudry et Agnès Jouin (De la haie aux bocages. Organisation, dynamique et gestion)...


Enfin, la partie documentaire ayant parfois tiré l’écriture de son côté, je ressens le besoin de ressaisir quelque chose dans l’écriture. De réinjecter du poétique, de la sonorité, ou, pour le dire autrement, de me ré-approprier la langue : la parler, la mâcher, la ré-incorporer. J'accompagne souvent cette étape de lectures de textes poétiques. 


/ Une articulation vers la théorie

Ce faisant, il me semble que j’articule plusieurs façons d’écrire, ou tout au moins, d’entrer dans l’écriture — par l’expérience, le poétique et la documentation — qui peuvent se relier à mes questions théoriques. 



La part de l’expérience

Une des parties de mon texte renvoie à une écriture de l’expérience, avec notations in situ. Elle est née d’une forme de dispositif spatial d’écriture : une marche solitaire avec étapes et parcours, pendant 13 jours, accompagnée de notations vocales. Cette part renvoie à la question du déplacement comme processus (cf. volet théorique)
. Elle n’est toutefois pas traitée de façon radicale, au sens où le texte n’est pas donné tel quel mais retravaillé. La notation comme l’expérience ont cependant constitué un pré-texte, et un certain nombre d’éléments du récit sont directement reliés au réel expérimenté : des inventaires (plantes, déchets), un état d’attention, la présence du corps, la place de la perception, une rhétorique du spontané, une forme de transcription qui est conservée en certains endroits du récit.

La part de la documentation


On pourrait presque séparer cette partie en deux.
D’une part il y a la nécessité de donner à entendre des voix, des paroles, par insertions de phrases en style direct (italiques), formulations oralisées qui ponctuent le texte et créent des sortes de rebonds. Ce sont des phrases actives au sens où elles dynamisent le texte. 
D'autre part, cette part documentaire vient de la nécessité de maitriser un ensemble d’informations et de les confronter au récit.

Dans la partie ZAD, les fragments documentaires sont insérés la plupart du temps de façon visible (c’est la question du «point de colle » d’Olivier Cadiot, Histoire de la littérature récente, T.1), plutôt que fondus dans le texte. Cet agencement permet de révéler des écarts, des frottements, de multiplier les points de vue. Il s’éloigne radicalement d’une posture surplombante, homogénéisante et cherche plutôt à produire une absence de hiérarchie (et même de jugement). C’est aussi pour cette raison que  l’utilisation de conjonctions qui établissent des liens de cause à effet (donc, mais, alors...) sont évitées au maximum.

Enfin, dans ce rapport à la documentation, je vois un lien avec ce que David Ruffel nomme le moment social d’une littérature contextuelle (dans revue Littérature, n°160). Moment social qui ouvre la littérature vers une dimension trans-disciplinaire, qu’elle soit géographique, ethnographique, écologique (…). Elle la déborde et la contraint à se re-poser sans cesse la question de l’usage et du mode d’insertion de ses sources.

La part du poétique,

Cette dimension poétique est constitutive de mon écriture, elle est ce par quoi les choses commencent et se ré-activent sans cesse. La part du poétique est plus évidente dans les paragraphes où l’écriture est “autonomisée”, c’est-à-dire éloignée de l’expérience de la réalité. 

Pour faire advenir cette langue poétique dans des paragraphes plus narratifs, ou plus descriptifs, il me semble qu’il faut plus de distance, et de temps, que cela nécessite de m’éloigner de mon sujet ou de son expérience, puis de les ressaisir d’un autre point de vue, en recherchant cette causalité intérieure dans la langue (dont parle Claude Simon) dont le réel nous a un peu dépossédé. 
Mais faire cela sans lissage, sans retomber dans une écriture familière, un confort. En cherchant plutôt à reconnaître, et à travailler, ce que ce contact avec l’en dehors a apporté  : une singularité et une étrangeté dans la langue même, et qui la renouvelle.





6.06.2018

85. etunefoisdetempsentemps


Et une fois de temps en temps monter en haut du phare pour voir se dessiner des chemins sous-marins.

3.19.2018

rc/ Avancée, approche, passages

Le 7 mars mars 2018, j'ai présenté mon travail de thèse en cours (aujourd'hui dans sa deuxième année) dans le cadre des réunions de doctorants du laboratoire de recherche AGORA [axe Créations], à Cergy-Pontoise — et cela m'a permis de faire un état des lieux de la façon dont les deux volets avancent conjointement, se croisant en de multiples points, de façon plus ou moins explicite — la recherche théorique procédant de cette même approche, heuristique, par intuitions et vérifications que la création littéraire — ces volets forment un tout qui commence peu à peu à se structurer. 







/ En ce qui concerne le volet littéraire, je voudrai re-préciser comment le projet a démarré et les différents moments de sa réalisation jusqu’à ce jour.

La plupart du temps, dans mon travail d’écriture ce sont des lieux qui sont à l’origine des projets d’écriture. Cette fois je voulais sortir des contextes urbains qui ont accompagné plusieurs de mes derniers textes et me tourner vers des espaces plus ruraux ou péri-urbains, assez désinvestis d’ailleurs par l’imaginaire et la création. J’avais envie aussi de m’intéresser à un territoire qui porte des enjeux contemporains fort. Disons qu'en croisant ces deux éléments, j’ai décidé de m’intéresser à la ZAD de Notre-Dame-des-Landes — une Zone d’Aménagement Différé transformée en Zone À Défendre, comme vous le savez — un territoire complexe où se mêlent riverains, paysans et des urbains à la recherche d’alternatives et de modes de vie nouveaux — en réflexion autour de questions autant écologiques que politiques. Bref, une sorte d’utopie en actes, en tous cas un lieu d’expérimentations.
Pour ne pas faire que collecter à distance des documents sur la ZAD, j’ai décidé  de m’y rendre à pied en traversant ces territoires auxquels je souhaitais m'intéresser. J’ai fait ce voyage en avril 2017, pendant 13 jours, hébergée au passage par des gens des réseaux des comités de soutien dans lequel j’avais fait circuler mon projet et les différentes étapes de mon parcours avant le départ. À ce stade il s’agit déjà d’un projet d’écriture, (Marchécrire) que le travail de préparation amont a commencé de modeler. L’écriture prend une dimension programmatique en vue d’un moment de réalisation in situ, qu’on pourrait qualifier d’expérientiel, en tout cas  un moment d’implication physique, de mise en jeu du récit dans un contexte particulier. Cette phase programmatique qui précède l’expérience est déjà une première strate d’écriture du texte en vertu du fait que si le récit est le voyage alors celui-ci commence dès sa première élaboration mentale.
Dans cette première strate du texte, j’ai écris :

À un moment il faudra sortir d’ici, enjamber la fenêtre d’écriture. Ou plutôt passer par l’intérieur du récit. Non pour le quitter mais pour y entrer de cette autre façon que j’ai décidée. Mettre un pied dehors et poser les yeux sur ce qui est très extérieur. Avoir en tête des tracas de directions, de distances, de chaussures, de boue, de pluie et de chiens errants. L’heure du lever, l’heure du coucher du soleil. Des préoccupations de rencontres et de conversations, d’hébergements et de rendez-vous. D’ici là ce qui doit émerger commence sa remontée, lentement fait surface.  

Pendant la marche, mon rapport à l’écriture est passé par la parole. Pour ne pas suspendre constamment mon mouvement j’ai pris des notes avec l’enregistreur vocal de mon téléphone. Ce système de notation a donné lieu à un mélange de réflexions, d’impressions, de choses vues ou entendues que je reportais chaque soir dans un carnet qui contenait aussi, jour par jour, les différentes étapes : lieux, routes, distances, indications de trajets et adresses de points de chute. L’ensemble constituant donc du texte sous la forme d’une matière brute avec laquelle écrire plus tard. En outre, mon rapport au texte passait aussi par les cartes IGN au 25millième que j’avais toujours avec moi.
Ce déplacement a probablement constitué une forme d’approche, mettant en perspective la ZAD avec la campagne traversée, et offrant le temps nécessaire pour les éprouver, les réfléchir. Comme si cette liquidité du déplacement à pied — une chose vous portant vers la suivante — valait aussi pour l’avancée d’une réflexion. Ce déplacement fut donc le vrai sujet du voyage car, finalement, je suis restée peu de temps sur place à l’arrivée.
Au retour j’ai entrepris assez rapidement d’écrire ce “journal de la marche”, à partir des notations, pour ne pas laisser passer trop de temps entre l’expérience et sa remémoration. Ce travail de transformation des notes en texte a constitué une expérience d’écriture singulière pour moi qui écrit d’une façon plutôt resserrée, concise. Ici les notes succinctes donnaient lieu à un flux de texte plutôt abondant. Le dispositif du Marchécrire, la contrainte “à prendre des notes” in situ, a produit une attention particulière que je revivais en écrivant. 
Voici ce que l’on trouve à ce propos dans le texte :

Je stocke des phrases en marchant, fragments de choses recueillies, chutes de pensées que je capture dans mon téléphone. Je ne décris pas ce que je vois, je consigne d’une façon éparse et désorganisée quelques séquences à épingler. Je pose des repères parlés,  des bornes dans le paysage, des notations pour la mémoire. Je les retranscris telles quelles le soir dans un carnet. Choses vues qui deviennent Images-souvenirs puis Images-mémoire, dirait Jacques Roubaud, et il est surprenant de constater effectivement la façon dont, bien plus tard, ces fragments ré-ouvrent l’expérience vécue, font éclore un environnement visuel, sonore, mais aussi haptique qui mobilise une quantité de sensations. Il n’y a pas d’histoire mais il y a ce fil à dévider qui me relie à l’intensité de l’expérience. Une quantité de mots qui n’ont pas été écrits sont cachés sous les mots écrits. Peut-être parce que les phrases sont des espaces et que les lieux sont des mots, des mots posés sur les choses. Peut-être parce qu'on marche dans des brouillons de phrases. 

Ce travail d’écriture du journal de la marche m’a ainsi occupé jusqu’à la fin de l’été. Il me fallait trouver une voix écrite pour cette première voix parlée, qui n’était pas lisible en elle-même mais qui tentait de retenir quelque-chose à partir du réel. Il fallait que cette écriture puisse conserver des traces de la matière première — j’ai envie de dire de la “manière première” : son rythme, son séquençage fait de succession d’instants, ses leitmotiv : les pas, les bords de route, la présence du corps. Il me fallait retravailler la cohésion à l’intérieur de chaque journée, redonner le mouvement qui était la plupart du temps implicite dans mes notations, estomper le narrateur que je trouvais trop présent, travailler sur des reliefs dans le déroulé de la journée, etc.
Je donne pour exemple, un fragment du texte au premier jour de marche, écrit à partir des prises de notes et de la remémoration :

Partir sans savoir, avoir prévu quand-même. Noté : jour 1. Noté : direction, rond-point, bac, embouchure, rivière. Les mots : vers et rejoindre, pont et nuit d’hôtel, numéro de réservation. Sans avoir commencé à rien en dire, de ce qu’elle fut, cette première journée. Du moment de s’engager dehors, c’est-à-dire à la porte de chez soi mais déjà déplacée, partie. Déjà incongrue sur la route, dans l’espace de circulation des voitures, des camions. Désappropriée, renvoyée à l’échelle très petite de ses jambes, au talus, aux violettes, aux odeurs de pourriture des bêtes renversées, aux bruits d’explosion des moteurs, aux trombes dangereuses. Sans tenter d’y d’échapper, résolue, buvant l’écume, le dépôt. Aspirant une grande goulée entre les minutes de pause où le monde se reprend en bégaiements, où il réapparait neuf comme s’il n’avait jamais cessé, avant de replonger dans les raffuts les vitesses. Un on/off qui requalifie le silence : quelques secondes de pépiements d’oiseaux, le bruit du vent, les menues inflexions. Si c’est le silence que tu cherches, bon courage. Avancer du côté de la main qui écrit (c’est un pense-bête). Plein est, face soleil. Ce qui change c’est le poids du sac, qui force le regard et la respiration à descendre d’un cran, les mouvements à ralentir. Si c’est la légèreté que tu cherches, bon courage. Le premier piéton que je croise marche les genoux pliés comme s’il luttait contre une pesanteur. Il traîne un sac plastique et un regard de chien battu qui frôlent tous deux le sol. Je ne parle pas des gens qui se promènent. À cet endroit nul ne se promène, nous sommes deux drôles, des sans-voiture, de rares spécimens. Mais l’inefficacité qui saute aux yeux n’est pas égale car j’ai choisi la mienne. 

Après cette écriture du “journal de la marche”, j’ai entamé une nouvelle phase de l’écriture du texte ce dernier mois, à partir d’éléments plus documentaires. À cette étape je me suis m’interrogée sur la structure de l’ensemble. Comment raconter ? Comment ré-organiser le temps de la narration (qui n’est pas nécessairement celui de la chronologie réelle) ? En fait je n’ai pas encore de réponse, les choses bougent, mais je suis en train d’expérimenter une forme.
Des textes lus au sujet la ZAD, des notations prises autour de réflexions sur le territoire (des questions d’aménagement, de géographie, d’écologie…), viennent nourrir des paragraphes qui s’insèrent entre ceux du “journal de la marche”. C’est une troisième strate qui consiste en une écriture plus distancée, tissée parfois de citations. 
Ce travail est en cours, j’en donne ici un fragment :

Reboucher les nids de poule des sentiers. Transformer la terre. Laisser la terre en friche. Si c’est une décision collective, d’accord pour que des espaces restent à l’état sauvage. Des milliers de papillons s’envolent. En sauvage ici, on trouve la ronce, le bouleau, le noyer, l’aubépine, l’ortie, la mélisse. On cultive le calendula, la consoude, la menthe, le thym, la verveine, l’hysope, la scutellaire, l’échinacée. Le mieux pour les plantes médicinales c’est de pousser naturellement. On ne savait rien de ça. Ça m’a ouvert une porte. L’état d’urgence de l’eau, de la terre, de l’air. Une quinzaine de poules, ça vous intéresse ? Moulin / jardin / champ. Fabrication / gestion / production / conserverie / bibliothèque. Une machine pour stériliser les bocaux, ça vous intéresse ? Des fois des trucs tombent du ciel. Les tracteurs ont été offerts. La mécanique c’est rude. Le dos / les huiles / les mains. On a deux conteneurs d’ardoise, vous les voulez ?

Il y a enfin une sorte d’abécédaire sous forme de textes très courts qui visent à traiter la matière photographique du voyage. Cette partie n’est pas encore aboutie mais elle a vocation à venir aussi s’intercaler entre les paragraphes du journal de la marche et ceux de la réflexion sur le territoire. Je vous en donne un extrait :

A comme Aigrette. En regardant ce pré je pense aux quelques deux cent fruits des deux cents fleurs dont est composé chaque capitule de pissenlit et aux touffes de soies faites de filaments blancs en forme de parapluie retournés qui ont la charge, un par un, de les éparpiller.

A comme Aire. Une pancarte en haut de la plage propose une « aire à virer ». Je pense bateau, virement de bord, paré à. L’étendue est spacieuse, vous pouvez prendre vos aises pour le demi-tour, la manœuvre. Proposeront-ils bientôt des « aires de décollage » ?  des « lignes d’erres », des « appels d’air », des « bulles d’air », etc. ?







En ce qui concerne le travail théorique, je m’intéresse, dans la continuité du mémoire, aux récits contemporains de déplacements (qu’ils soient de déambulation, d’errance, de voyage), à partir de trois axes croisés : 
  • Le déplacement comme motif ou thème d’écriture, où le lieu est la question centrale, qui produit ce qu’on pourrait appeler des récits d’espaces (je me sers pour cela de l’approche géocritique)
  • Le déplacement comme processus de création, où c’est l’expérience qui est mise en avant en déportant la notion d’œuvre-comme-objet-clos (dont tous les paramètres sont définis par l’auteur) vers un type d’œuvre que le contexte de production va transformer. Cela donne lieu à ce qu’on pourrait appeler des récits d’expérience (je porte alors une attention particulière aux médiums et à la notion générale de médiologie pour interroger, en même temps que l’écriture, les outils et les postures).
  • Enfin le déplacement comme expérimentation d’un mouvement (rythme et temporalité) qui vont donner lieu à une perception kinesthésique (c’est ici une approche plutôt phénoménologique).

La question du déplacement est elle-même à l’articulation de trois éléments indissociables : un espace /  un sujet / une temporalité, qui pourraient se déposer de la même manière sur les trois axes.
En définissant ces trois axes, en autant de chapitres d’une trentaine de pages environ, dans une première partie, mon idée est de traverser un certain nombre de thèmes et de questions, et de circonscrire la thématique :
-Dans le premier axe, par ex., la question du récit de voyage, du référent, du rapport à l’inconnu, à l’imaginaire cartographique…
-Dans le second axe, la question de l’appropriation de l’espace public, le rapport à l’expérience, la dimension politique, l’écriture hors du livre…
-Dans le troisième, la question du point de vue, du temps, de la perception, l’enjeu de l’attention…
Thèmes et questions qu’un corpus large vient éclairer au fur et à mesure. Ce corpus est sélectionné en fonction d’auteurs et de textes clefs, qui me semblent emblématiques ou exemplaires. 

Dans le chapitre que j’ai en grande partie rédigé, sur le déplacement comme processus de création, je fais un détour par l’art contemporain dans lequel cette question du déplacement comme processus est très actif et a été théorisé sous la dénomination d’art contextuel (Paul Ardenne).
L’idée est de voir si, et comment, une littérature contextuelle, apparait et se pratique aujourd’hui. J’y évoque un moment où l’art sort des espaces institutionnels pour se produire dans la rue et dans le paysage ; le rapprochement entre les arts contemporains du déplacement et la notion de récit (à travers l’œuvre de Robert Smithson et celle de Francis Alys) de même que celui entre une poésie d’avant-garde et les arts contemporains (théorisé par D.Ruffel, dans ce qu'il appelle le  moment esthétique d'une littérature contextuelle) ; la réappropriation par les écrivains de l’espace public à travers
les thématiques de la flânerie, de la déambulation, de la dérive, qui donnent lieu à des prises de position critiques comme celle des situationnistes et permet de nouvelles formes d’écritures — non plus de l’espace mais dans l’espace — notamment à travers la notion de psychogéographie qui irrigue toujours aujourd’hui nombre de récits urbains. 
Enfin j’interroge deux postures d’écriture contemporaines qui mettent en jeu la dimension contextuelle de l’écriture : 
. Jacques Roubaud en ce qu’il a développé une écriture poétique à contraintes de déplacement (il évoque clairement le rapport de l’écriture avec la marche et la mémoire, notamment dans Poésie :)
. François Bon, en ce qu’il déporte l’enjeu d’écriture (notamment par le biais des outils d’enregistrement du réel) vers une expérience de l’auteur.

Au regard du retour qui m’a été fait par Violaine Houdart-Mérot à la lecture de ce chapitre, il m’apparait plusieurs choses, dont je donne ici seulement quelques-uns des éléments :
- D’abord le terme de déplacement étant extrêmement polysémique, il m’appartient d’être vigilante et surtout précise dans chacun de ses usages. Et d’indiquer le terme en italiques quand il est entendu au sens figuré, de transformation des enjeux de l’écriture. Le caractère romain conservera son sens de déplacement physique dans l’espace géographique. Pour les autres nuances il sera trouvé des termes correspondants : le mot estrangement est employé dans le sens de dépaysement. D’autres petits déplacements de moindre ampleur peuvent devenir des glissements, ou simplement des modifications.
- Ensuite il me semble que je peux mieux m'appuyer sur l'article central de David Ruffel « Une littérature contextuelle », qui propose une lecture de cette notion de contexte dans la littérature à partir de deux moments : l’un esthétique (dans lequel la littérature s’est rapproché des arts vivants, notamment à travers la notion de performance) l’autre social (qui résulte d’un rapprochement de la littérature avec les sciences humaines, et d’un intérêt renouvelé pour l’espace public dans sa dimension sociale). Son analyse est pertinente pour analyser les "récits de déplacements", notamment le changement de paradigme depuis les "récits de voyage", dans lesquels ces premiers ne se reconnaissent plus.

Puisque je souhaite regarder ce que sont aujourd’hui les "récits de déplacement" et comment ils se portent au-devant du monde en faisant de ce déplacement à la fois une redéfinition (une réécriture) du réel, et une expérience nouvelle de création, il me semble que je pourrais davantage problématiser chacun des trois axes en regard des questions suivantes :
- Dans le 1er axe : en regard de la question du « récit de voyage » comme genre dans lequel bien des récits de déplacement ne se reconnaissent plus aujourd’hui. Pourquoi ? Qu’est ce qui perdure du genre ? qu’est ce qui se transforme ? D’où vient cette contestation ?
- Dans le second axe : en regard de la notion de contexte, initiée par différents moments de ré-appropriation de l’espace public (dans les avant-gardes et les arts expérimentaux yc la poésie), qui s’accompagne aussi de la création textuelle hors du livre (une litt. Brouhaha dont parle Lionel Ruffel).
- Dans le troisième axe (sur lequel j’ai moins travaillé pour l’instant), la problématisation pourrait aborder des questions de co-temporalité : l’idée de synchronisation/désynchronisation relative aux enjeux d’attention dont parle Yves Citton.





>journal de la thèse, Recherche & Création littéraire, Université de Cergy-Pontoise, laboratoire AGORA, 2018

1.29.2018

84. l’heure de nulle part

L’heure de nulle part les champs disciplinaires le ciel approximatif les trajets à très grande vitesse les vieux nouveaux  voyages.

1.25.2018

83. entre

Entre-il-y-a-chien-et-loup-deux-chaises-et-des-gouffres-qui-relient-toutes-choses.


1.19.2018

rc/ Où il est question de circulations

©virginiegautier
-
Janvier,

Journée d'études autour de la Recherche & Création organisée par l'équipe de la licence  ARTS, à l'Université de Bretagne Occidentale (UBO) où j'évoque les différentes circulations — entre mon parcours antérieur et l'université — l'écriture théorique et l'écriture poétique — écrire et faire écrire — telles que je les pratique depuis ces dernières années — j'aurai pu ajouter entre le Finistère, Paris et Cergy tant me frappe le fait que je me sois installée aussi pleinement dans ces va-et-vient, dans ces circulations autour desquelles j'organise mon propre équilibre.

Ce faisant j'ai l’impression de m’être engagée dans bien plus que dans une thèse, d’avoir plongé dans une formation où il m’est donné d’être à la fois dans la transmission et dans l’écriture, dans l’échange et dans la création, d’approfondir un champ théorique et de développer une dimension artistique.
C’est intense pour l’esprit car les directions sont parfois bien différentes — entre l’écriture théorique, explicite, qui cherche à se faire comprendre et l’écriture poétique, implicite parfois, qui cherche à émerger, à se faire entendre — mais c'est aussi très stimulant car j'ai l'impression de pouvoir faire coïncider ce que j'ai longtemps tenté d'articuler : créer / chercher / transmettre.

Je voudrais dire l'intensité de la recherche quand je peux m'y poser plusieurs journées d'affilée  (luxe rare). Ce qui s'y inscrit avec certitude et ce qui s'y inscrit par tâtonnements, en attendant d'y revenir. Et la façon dont elle croît, la recherche, par strates, comme quelque chose qui se constitue quasi géologiquement, en superpositions horizontales, avec retours possibles vers des strates antérieures, plus anciennes, qui ne sont pas figées et que je peux retoucher — alléger, épaissir, redessiner.


Des mots, des phrases, des idées me traversent pendant ces temps de travail théorique. Je prends des notes, qui ne sont que des bribes pour l'autre texte, cela créé une attente. Mais comment ces notes s'y inséreront-elles ? Et quelle trace y laissera les réflexions issues de mon étude 



> Y a t-il du JEU dans “Marchécrire” ? 
> Voir citation de Davila sur Pollock 
> Poser un cadre et laisser les choses entrer dedans (si je m'arrête et note ce qui passe  — mobile — dans mon cadre ?)
> Travailler avec les phrases des gens => somme d'archive sur la zad 
> Le tout-urbain, Rousseau, déjà  : "On ne croit plus parcourir des déserts quand on trouve des clochers parmi les sapins, des troupeaux sur des rochers, des manufactures dans des précipices, des ateliers sur des torrents" 
> Réflexion sur les routes : reprendre le texte de Corboz "Le Territoire comme palimpseste"
etc.  

Je n'écris plus, je prends des notes, des notes qui s'accumulent pour le moment où je pourrais de nouveau écrire. 

Quand je dis je n'écris plus, c'est le texte littéraire qui est en attente et cette attente est impatiente, j'attends le moment d'y revenir. Car cette écriture poétique est une inspiration, une façon de reprendre souffle — qui n'est pas comme de s'exprimer (sortir de soi quelque-chose), mais plutôt comme d'inspirer — de recevoir quelque chose. Quand j'attends trop ce souffle me manque. Je le cherche dans les textes des autres. 
L'autre écriture c'est une dimension différente du travail, un autre versant, théorique. 
Debout sur le versant théorique, je me demande comment continuer la première escalade. Retourner sur la zad, reprendre le texte à même le lieu, en avril peut-être, poser mon cadre, décrire. Je me dis qu'il y a une part documentaire que je peux mener ici. 
Dire le péri-urbain, cette campagne fabriquée puis désertée, ces zones résidentielles. 
J'écoute sur France Culture "4 expériences de retour à la nature", Thoreau, Reclus, Longo Maï... je prends des notes qui sont des phrases comme les autres. Je ne sais pas dire quel est mon sujet. Je me fiche un peu de cette question du sujet pour l'instant. Je parle plutôt de cadrages, de dispositifs pour dire quelque chose du sujet en dehors de moi. Je ne sais pas encore exactement ce que je cherche. Mais il y a déjà beaucoup de choses déposées dans le texte. 
J'y pense à distance, sans le relire, pour ne pas l'user. 
Je cherche la direction qu'il prend, au vent s'il tourne encore, comme une girouette. 
J'y pense sans écrire, car j'avance sur l'autre versantEt je comprends de mieux en mieux cette histoire de récits d'expérience : comment l'écriture dit cette expérience à côté, après coup, avec la mémoire. Comment elle la re-fabrique. Comment elle se confronte littéralement aux lieux (aux villes par exemple qui sont comme des textes). Je le comprends mieux parce que je le lis dans les textes des autres, et l'étudie en faisant des liens entre les arts, les époques. Je me demande comment l'écriture pourra dire ces lieux que j'ai traversé pour Marchécrire, qui ne sont pas des villes, qui sont des lotissements, des villages déserts, des routes nationales, des sentiers côtiers, des choses construites, des artifices, des espaces qui s'inventent : la zad où je suis arrivée. Je cherche où je suis dans tout ça. 
J'écris sur l'autre versant, je vois le temps fondre et j'espère que quelque chose résiste. 

Je me souviens d'un texte de Tony Smith.

«C’était une nuit sombre, il n’y avait pas d’éclairage ni de signalisation sur les côtés de la chaussée, ni de lignes blanches, ni de glissières de sécurité, ni quoi que ce soit, rien que l’asphalte qui traversait un paysage de plaines entouré de collines au loin, mais ponctué par des cheminées d’usine, des pylônes, des fumées et des lumières colorées. Ce parcours fut une expérience révélatrice. La route et la plus grande partie du paysage étaient artificiels, et pourtant on ne pouvait pas appeler ça une œuvre d’art. D’autre part, je ressentais quelque chose que l’art ne m’avait jamais fait ressentir. Tout d’abord je ne sus pas ce que c’était, mais cela me libéra de la plupart des opinions que j’avais sur l’art. Il y avait là, semblait-il, une réalité qui n’avait aucune expression en art. L’expérience de la route constituait bien quelque chose de défini, mais qui n’était pas totalement reconnu. Je pensais en moi-même : il est clair que c’est la fin de l’art.»  (Tony Smith, 1966)

J'avance de nuit. Une lampe éclaire mes pas et un morceau de route devant moi. Je ne sais pas ce qui est réel — si mon texte est plus réel — ni ce qui est artificiel — à quel point le paysage est artificiel. Mais je sais que toute la nuit en bloc, nuit-d'arbres, nuit-champs, nuit-maisons-silencieuses, nuit-de-bêtes et nuit-sans-lune, avance et se déplace en même temps que moi. Quand j'écris c'est ce qui m'importe.


























>journal de la thèse, Recherche & Création littéraire, Université de Cergy-Pontoise, laboratoire AGORA, 2016

1.16.2018

Journal Filmé et contrechamp

Le 15 avril 2017 Arnaud de la Cotte venait me rejoindre pour mon arrivée sur la zad. J'avais marché 13 jours, seule. J'étais dans l'intensité de cette expérience. Ce jour-là lui a traversé la Loire, cette frontière liquide. Bac, grand ciel, déjà un voyage. Aller-retour. Entre les deux un moment hors du quotidien. Caméra en main, il en a retenu quelques bribes, montées. Ce qui fait son "Journal filmé" numéro 67. Merci à lui.

©Arnaud de la Cotte "Journal Filmé" 67

En contrechamp voici un fragment du texte écrit à partir de mes prises de notes enregistrées en marchant, #MarchécrireMon entrée dans la zad. Le moment qui précède,

"La route en fond sonore, diminuendo. Le bruit de petit marteau d’un pic contre un tronc d’arbre. Mon corps tranquille en apparence. Une acuité particulière. L’intensité est à l’intérieur. Il faut bien choisir son carrefour (pas la route, le chemin, l’ancien chemin de Suez). Tourner ici, entre les deux maisons à chien dont une a hissé très haut un drapeau bleu, blanc, rouge. Marcher n’est pas jouer. Trembler un peu entre Charybde et Scylla. Pénétrer plus profondément. La campagne se réveille. Semble habitée pour la première fois (je ne vois rien, j’entends). J’entends du bruit à travers les arbres. Tape au loin sur du métal. Tronçonne à droite. La campagne est travaillée. 
Ralentis, c’est la lande de Rohanne, une forêt sauvage aux arbres très fins. Je ne vois rien j’entends. Un coq. Les animaux rendent le lieu habitable. Le chemin est une ligne parfaitement droite, large et poussiéreuse. Devant moi des portes sont ouvertes. Ce sont deux parois de tôle, des pneus, des planches, des restes de barricades. Un fossé de chaque côté. 
Entre, c’est dedans ou dehors. Maintenant c’est dedans. 
Avance jusqu’au bout.
Prends à gauche vers le phare, ce phare c’est la bibliothèque. 
Ralentis, tu y es presque. Ça n’est pas facile un aboutissement."