6.15.2018

rc/ Écrire, inscrire, décrire, récrire... (façons de faire)


Juin 2018,

Fixer ici une nouvelle étape du travail. Tenter de saisir ce qui s’échange, s’articule entre le projet littéraire et le projet théorique. Regarder ce qui se transforme ou s’infléchit, peut-être, de cet échange. 

Même si l’effort de mise à plat de ce qui a lieu pendant la matière ne doit pas faire oublier l’opacité existante — ni qu’on le fait toujours dans un après-coup, sans chercher à expliciter la raison de ce qui s’est élaboré, mais plutôt en essayant d’en donner à voir les manières. Des étapes, des courants, des reflux, des obscurités et des clairvoyances qu’il est impossible de saisir dans leur complexité et leurs ramifications, mais dont je tente de donner un aperçu.














/ État des lieux du volet littéraire

Si la première phase de l’écriture littéraire a commencé pendant la préparation du voyage et s’est poursuivie après celui-ci, avec la rédaction du Journal de la Marche à partir des notations prises dans l’audiophone pendant le déplacement (Marchécrire, avril 17), cette étape-ci, un an après, en constituerait la troisième phase.

Dans le deuxième moment, d’autres parties du textes, autonomisées du voyage et de la narration au jour le jour, sont apparues. Ces parties, plus documentaires, ou documentées, n’étaient pas alors très définies. Elles évoquaient globalement la question de la ZAD et du paysage traversé.

Un effet de distanciation s’est opéré par le fait de donner à lire ce travail en cours d’écriture. 
De me pencher, avec mes encadrants de thèse, sur un état du texte inachevé, où il restait pas mal de zones d’ombres et où la forme narrative n’était pas vraiment construite, même si quelque chose commençait à se dessiner. 
Séances de travail qui ont bousculé et précipité la nécessité d’une conscientisation des différents aspects du texte en cours, de ses orientations, de sa structure globale.

Cela a donné lieu à une nouvelle étape du travail : la constitution des différentes parties du récit — chaque partie étant organisée en une suite de paragraphes — tous les paragraphes étant mêlés et intercalés en une forme unique quoique fragmentée.

Ainsi,
La 1ère partie est le journal de la marche. C’est en quelque sorte le fil narratif et temporel du récit. Il en est à sa troisième ré-écriture, et convoque, par exemple, ce type de questions de travail : que garder des notations in situ, ou comment conserver cette dimension spontanée dans l’écriture ? Qu’est-ce qui s’écrit à partir des souvenirs et en quoi cette matière est-elle différente de la matière écrite à partir des notations ? Cette partie me contraint à être dans la narration, à traiter le temps linéaire et la question d’une distance au narrateur (du Je au Tu, Vous, On, et l’usage des verbes à l’infinitif).

La 2nde partie est la partie polyphonique-ZAD. Elle est soit narrative soit thématique, issue à la fois d’une expérience in situ et d’un travail documentaire. Elle contient des motifs formels récurrents comme les phrases en italiques qui mettent en avant les voix, les prises de parole, et produisent une forme polyphonique. 

La 3ème partie est géographique. Elle mêle écriture poétique et travail documentaire et questionne les paysages traversés. Il me semble aussi que cette partie fait le lien entre la marche et la dimension écologique présente sur la ZAD.

Les deux parties qui n’ont pas de chronologie narrative accompagnent le journal de la marche, le perturbe même, comme des pensées, des réflexions, des souvenirs perturbent la continuité du présent. 
L’aboutissement du voyage est ainsi déporté. L’idée de l’arrivée n’est plus la cible du journal de la marche puisque les fragments polyphoniques-ZAD sont disséminés pendant la narration du trajet.

Cette écriture est accompagnée d’un bon nombre de lectures, qui l’ont précédée et qui l’accompagnent. J’en prends note à mesure qu’elles ont lieu ou qu’elles me reviennent en mémoire. 


> parmi les récits littéraires, Jaime de Angulo (Indiens en bleu de travail), Fernand Deligny (Graine de crapule), James Agee (Louons maintenant les grands hommes), Kenneth White (La route bleue), Manuela Draeger (Herbes et Golem)...

> parmi les essais, Keith Basso (L’eau se mêle à la boue dans un bassin à ciel ouvert), Tim Ingold (Marcher avec les dragons, Une Brève histoire des lignes), le collectif Mauvaise troupe (le livre Contrée et leur site Constellations.boum.org)...

> parmi les articles, André Corboz (Le Territoire comme palimpseste), Gilles Clément (Manifeste du Tiers-Paysage), la revue en ligne Reporterre, ou encore des articles théoriques comme celui de Jean-Michel Derex (Pour une histoire des zones humides en France XVIIè-XIXè siècle), ou de Jacques Baudry et Agnès Jouin (De la haie aux bocages. Organisation, dynamique et gestion)...


Enfin, la partie documentaire ayant parfois tiré l’écriture de son côté, je ressens le besoin de ressaisir quelque chose dans l’écriture. De réinjecter du poétique, de la sonorité, ou, pour le dire autrement, de me ré-approprier la langue : la parler, la mâcher, la ré-incorporer. J'accompagne souvent cette étape de lectures de textes poétiques. 


/ Une articulation vers la théorie

Ce faisant, il me semble que j’articule plusieurs façons d’écrire, ou tout au moins, d’entrer dans l’écriture — par l’expérience, le poétique et la documentation — qui peuvent se relier à mes questions théoriques. 



La part de l’expérience

Une des parties de mon texte renvoie à une écriture de l’expérience, avec notations in situ. Elle est née d’une forme de dispositif spatial d’écriture : une marche solitaire avec étapes et parcours, pendant 13 jours, accompagnée de notations vocales. Cette part renvoie à la question du déplacement comme processus (cf. volet théorique)
. Elle n’est toutefois pas traitée de façon radicale, au sens où le texte n’est pas donné tel quel mais retravaillé. La notation comme l’expérience ont cependant constitué un pré-texte, et un certain nombre d’éléments du récit sont directement reliés au réel expérimenté : des inventaires (plantes, déchets), un état d’attention, la présence du corps, la place de la perception, une rhétorique du spontané, une forme de transcription qui est conservée en certains endroits du récit.

La part de la documentation


On pourrait presque séparer cette partie en deux.
D’une part il y a la nécessité de donner à entendre des voix, des paroles, par insertions de phrases en style direct (italiques), formulations oralisées qui ponctuent le texte et créent des sortes de rebonds. Ce sont des phrases actives au sens où elles dynamisent le texte. 
D'autre part, cette part documentaire vient de la nécessité de maitriser un ensemble d’informations et de les confronter au récit.

Dans la partie ZAD, les fragments documentaires sont insérés la plupart du temps de façon visible (c’est la question du «point de colle » d’Olivier Cadiot, Histoire de la littérature récente, T.1), plutôt que fondus dans le texte. Cet agencement permet de révéler des écarts, des frottements, de multiplier les points de vue. Il s’éloigne radicalement d’une posture surplombante, homogénéisante et cherche plutôt à produire une absence de hiérarchie (et même de jugement). C’est aussi pour cette raison que  l’utilisation de conjonctions qui établissent des liens de cause à effet (donc, mais, alors...) sont évitées au maximum.

Enfin, dans ce rapport à la documentation, je vois un lien avec ce que David Ruffel nomme le moment social d’une littérature contextuelle (dans revue Littérature, n°160). Moment social qui ouvre la littérature vers une dimension trans-disciplinaire, qu’elle soit géographique, ethnographique, écologique (…). Elle la déborde et la contraint à se re-poser sans cesse la question de l’usage et du mode d’insertion de ses sources.

La part du poétique,

Cette dimension poétique est constitutive de mon écriture, elle est ce par quoi les choses commencent et se ré-activent sans cesse. La part du poétique est plus évidente dans les paragraphes où l’écriture est “autonomisée”, c’est-à-dire éloignée de l’expérience de la réalité. 

Pour faire advenir cette langue poétique dans des paragraphes plus narratifs, ou plus descriptifs, il me semble qu’il faut plus de distance, et de temps, que cela nécessite de m’éloigner de mon sujet ou de son expérience, puis de les ressaisir d’un autre point de vue, en recherchant cette causalité intérieure dans la langue (dont parle Claude Simon) dont le réel nous a un peu dépossédé. 
Mais faire cela sans lissage, sans retomber dans une écriture familière, un confort. En cherchant plutôt à reconnaître, et à travailler, ce que ce contact avec l’en dehors a apporté  : une singularité et une étrangeté dans la langue même, et qui la renouvelle.





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