2.07.2014

La voie (n') est (pas) libre - Christophe Grossi



Ce qui reste.

La ligne médiane à digérer. Les morsures sous le col roulé. La terre sous les pieds à retourner. La bascule du souffle à trouver. Le corps des uns sous le corps des autres. Des visages à déflouter. Des noms à peler. Des marques sur la toise. Une bouteille de vin Jaune et des noix. Des cordes vocales à gratter. Une pose face-profil radiographiée chaque année. Du beurre dans le frigidaire. Des textes sous intraveineuse. La pause méridienne à troquer. Des voies à désencombrer.

Ce qui reste devant.

Les pieds dans le tapis. Le vertical corseté. Nos corps filous, flous, fous. Des crédits à rembourrer. Des dates de péremption à repérer chaque samedi. Un Oremus Tokaji Aszú 6 Puttonyos, de 1972. Vos messages sur répondeur. Les cheveux sur la langue. L'iode capturée par l'écran 27 pouces. La langue de nos ancêtres à sucer. Notre enfance dans les gestes de nos enfants. Les vitres de nos vies parallèles à nettoyer. L'heure du jour où l'on oubliera de se déshabiller. Les ciseaux du décor. L’araignée dans le ciment. Du ciment sous les plaines. Des miettes de tabac d'origine colombienne. La lampe-monde qui éclaire l'appartement d'en face. Les phrases apprises par cœur. Nos identifiants et nos mots de passe à renouveler.

Ce qui nous reste.

Le mensonge des sirènes. Nos souvenirs inventés plus vrais que nature : un héritage. Des rires à enregistrer. Une lecture de (la) nuit. Des villes à détourner. Un recommandé avec accusé de réception non retiré. Des connexions sans filet. Des peurs à faire mijoter à feu doux. Les autres sur qui s'appuyer. La clé de la corderie. Des corps qui se jettent sur la trappe. Du varech en infusion. Nos respirations. Vos messages sous la ville. Nos bouilles, nos brouilles, nos débrouilles. Les guerres intestinales, viscérales, indigestes, dans les canalisations. Les je-nous. Les tu-tu. Les nous-nous. Les îles et les ailes. Des voix.

Devant soi. La voie (n') est (pas) libre.
Ça dépend des fois.



Texte & photo : Christophe Grossi.


L'inventaire de Christophe Grossi aujourd'hui, c'est écrire mot à mot ce qui (nous) reste, écrire contre l'illusion que l'on peut tout recommencer. La voie est-elle libre ? C'est ce que nous avons imaginé à partir du festival qui a lieu chaque année à Montreuil. J'ai tenté de mon côté une utopie, mais si, comme le laisse entendre Christophe, la voie n'est pas libre, c'est heureux. Il y aura toujours cette fichue corderie, ces liens qui nous attachent. Les je-je. Les tu-tu. Et le mensonge des sirènes. Je trouve son texte très beau. Et très juste.
Vous convie à lire plus, sur son blog Déboîtements, une écriture très près du corps, des corps dont il est question, le sien et celui des autres, et l'espace dans lequel nous nous mouvons ensemble, toujours proches et toujours séparés. Et, sur Publie.net, son livre, "Va t'en, va t'en, c'est mieux pour tout le monde", grand plaisir de le relire pour l'occasion. Tu peux bien "redevenir ce voyageur sans commerce et laisser reposer la pâte près du poêle", les choses sont dites, elles sont là.


Mon texte chez lui http://www.deboitements.net/spip.php?article597


Tiers Livre et Scriptopolis sont à l'initiative d'un projet de vases communicants : le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d'un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… "Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre". Un grand merci renouvelé à Brigitte Celerier qui assure le Rendez-vous des Vases. Et fait une longue lecture chez elle, sur Paumée.




2 commentaires:

  1. Oui, il reste ce: qui. C'est bien la question. Il est là. On en est. On lutte. On n'a pas choisi. Qui.

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  2. La voix est belle et j'aime beaucoup cette photo de chaises prêtes à s'élancer quand la voie sera libre

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