2.04.2019

rc/ Carte 9 - archipel









Licence Creative Commons  VirginieGautier - journal de la thèse, Recherche & Création littéraire, Université de Cergy-Pontoise, laboratoire AGORA, 2016-2019 - Ce travail est mis à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution - Pas d’Utilisation Commerciale - Partage dans les Mêmes Conditions 4.0 International.

rc/ Faire un poème est un poème, du déplacement de l'attention vers le geste de création

« Considérer la composition même comme le principal, ou la traiter comme œuvre, comme danse, comme escrime, comme construction d’actes et d’attentes. Faire un poème est un poème » (P. Valéry, Ego Scriptor et Petit poèmes abstraits, 1973)

Cette phrase de Paul Valéry qui parle de recherche poïétique, c’est-à-dire de l’étude de la conduite créatrice et du développement d’une réflexion à partir du faire, vient toucher un des enjeux de la recherche-création qui est d’explorer et de révéler la part de recherche contenue dans toute création.

Valéry parle de la « construction d’actes et d’attentes » qu’est la conduite d’une œuvre, la façon dont un désir premier va engendrer un geste puis entrainer à sa suite une série d’intentions et d’actions jusqu’à l’élaboration d’une forme. Considérer la composition comme « danse » ou comme « escrime », c’est faire apparaitre cette dialectique des intentions/actions comme une manière de déplacements qui tiendraient ici de l’élan, du saut, voire du piétinement, ou encore de la ruse — dans escrime il y a : batailler, toucher, esquiver. Des déplacements qui sont pour moi autant d’étapes d’un processus de travail.
Ces différentes étapes, John Dewey les a aussi identifiées en tant que développement conduit par une idée directrice. Développement au sein duquel le facteur de résistance, par exemple, est un ressort majeur. C’est lui qui permet de passer d’une étape à une autre et d’intégrer des changements en vue de l’achèvement de la forme.
Cette tension entre l’artistique (comme fabrication) et l’esthétique (comme perception), l’un et l’autre sans cesse confrontés pendant le processus, permet à John Dewey de parler de la création comme d’une expérience intense, pendant laquelle une intensité des échanges a lieu. 

Or, si je me suis inscrite dans une démarche de recherche-création c’est précisément pour développer cette dimension de recherche à l’œuvre dans la création littéraire qui passe par une réflexion sur mon propre processus de création, nécessite de questionner ce que l’on fait quand on écrit, d’observer les circulations à l’œuvre entre la dimension créative et la dimension théorique, ou, si l’on veut, entre lire et écrire. 


Je n'évoquerai pas mon travail proprement littéraire. Ni l’écriture de la partie théorique. Mais un peu l’un et de l’autre dans l’espace du processus et des circulations — espace proprement intercalaire, ou articulaire — qui n’est pas exactement une troisième partie mais que je perçois plutôt comme un cheminement qu’il est nécessaire de mettre en évidence. 
Et ce, pour trois raisons majeures :

La première, parce qu’il permet de définir la perspective depuis laquelle je parle et d’où j’interroge ma propre démarche et mes méthodes. Cette perspective me positionne résolument du côté de la pratique en mettant en avant la dimension expérimentale du travail. 

La seconde, afin de réfléchir à certaines étapes du processus de création — réflexion autopoïétique — en reprenant la définition de Valéry d’une poïétique comme attention à « l’invention et la composition, le rôle du hasard, celui de la réflexion, celui de l’imitation ; celui de la culture et du milieu ; (ainsi que) les techniques, procédés, instruments, matériaux, moyens et supports d’action ». Et en précisant toutefois qu’il ne s’agit pas ici d’étudier ni d’analyser mon propre travail de création, mais plutôt de rendre visible cette intensité des échanges qui ont lieu pendant l’expérience de création. 
Car si l’œuvre trouve son intelligence pendant son élaboration, les déplacements et les réajustements incessants qui ponctuent son développement peuvent donner lieu à des moments de réflexion, ceux-ci se font toujours dans un décalage temporel par rapport au faire. 

Enfin le troisième intérêt que je vois à cet effort de réflexion réside dans l’idée de conserver la trace d’un cheminement de pensée.
L’ espace du processus et des circulations serait un espace en creux où se déposent des traces du travail : accumulation de gestes, de trouvailles, d’essais, d’erreurs. Il laisse apparaitre une stratification génétique qui montre que son temps n’est pas non linéaire mais procède par rebonds, par déclics, par boucles. Il a vocation à exposer ce qui est habituellement masqué : les soubassements d’un chantier d’écriture dont le texte finalisé n’est que la partie rendue habitable.

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J’aimerais donc m’appuyer sur quelques images extraites des articles publiés au fur et à mesure sur mon blog pour évoquer certains points qu’ils contiennent. Prenons ces images comme une sorte de cartographie narrative. Elles nous permettront d’entrer dans un espace non seulement de réflexions mais aussi d’intentions, d’intuitions, de rapprochements, d ’élaboration du projet de thèse.


Ligne de désir

Les urbanistes appellent ligne de désir les sentiers piétons tracés progressivement par l’usage. Il s’agit d’émettre ici l’idée qu’un parcours est une méthode — méthode qui n’est pas forcément décidée à priori mais qui nait plutôt d’une pratique, d’une attention portée à la singularité d’un projet. Cette méthode a aussi une dimension empirique. 
[je précise ici que mon projet a à voir avec le déplacement : qu’il interroge celui-ci en tant que processus de création, autour d’une idée qui traverse les deux volets — littéraire et théorique — qui est celle d’arpenter le dehors pour écrire]


J. Pollock au travail 

Cette deuxième image montre Jackson Pollock au travail. Où il apparait de façon évidente que l'œuvre est une matière informée par un processus, et que ce processus associe geste, corps et outils. 
Cette image incite à porter attention à la dimension de l’action dans le processus créatif et à penser aussi la création comme un moyen d’exploration — du tableau, d’un espace à parcourir. 


1ère Carte heuristique

Cette 1ère carte visait à circonscrire mon sujet, « les récits de déplacements ». Il m'a été nécessaire d’élaborer ces cartes heuristiques pour poser des idées, surtout celles relatives à la dimension théorique qui était dès le départ multifactorielle, avec beaucoup de données à élaborer entre elles, et une structuration mentale très différente de celle du projet créatif. 


2nde Carte heuristique

Où je pose des lectures importantes, plutôt théoriques, en repères. Repères qui commencent à s’articuler autour de certaines parties de mon sujet. Où apparaissent dans leur diversité essayistes, théoriciens de la littérature, philosophes, penseurs des médias, de l’esthétique, mais aussi théoriciens de l’art... Une façon de penser le champ littéraire depuis une ouverture artistique qui n’est pas strictement littéraire. 
Je précise que ces cartes, si elles éclairent des étapes de réflexion, prennent aussi une lisibilité a posteriori en fonction de l’évolution du travail et des choix qui ont été opérés depuis. 


Mark Baumer, I am the road

Cette photographie illustre le 40ème chapitre du récit de voyage de Mark Baumer, I am the road
Au moment où je prépare moi-même un voyage qui sera mon dispositif d’écriture de la partie littéraire de la thèse, (dispositif que j’ai appelé Marchécrire - avril 17), je découvre le travail de Mark Baumer. Ce récit, non publié, est celui d’une traversée de l’Amérique à pied pendant 81 jours en 2010. Je décide d’en traduire un chapitre par jour. Cette traduction vient jouer ici comme un véritable travail d’écriture personnelle, préparatoire de mon propre déplacement. C’est aussi une façon de montrer comment des éléments imprévus peuvent s’imposer dans le jeu de construction de l’ensemble.


Dessin à partir des tracés des cartes
Dessin réalisé à partir de la superposition des routes sur les cartes IGN avant mon voyage d'écriture. Les cartes géographiques servent à l’élaboration de mes trajets et constituent la documentation première du projet de création littéraire. Elles sont un lien entre l’écriture et l’espace traversé. Je commence à écrire à partir d'elles avant de partir car le trajet à venir me déporte déjà, imprègne mes gestes et mes pensées.
Je note dans l'article que je rédige à ce moment-là que je vais « au-devant d’un paysage comme au-devant d’un texte, sans savoir à l’avance dans quoi il m’engagera. »


Un extrait du Journal de la marche, Marchécrire

Ces 2 photographies ont été prises pendant le voyage, elles illustrent la séquence rédigée sur mon blog au 6ème jour de marche  : « Jour 6 - Spectacle pour tous ce petit piéton sac au dos qui marche à rebrousse-poil entre la route et le fossé. Les chiens n'aboient pas contre les vélos qui sont pour eux des véhicules mais contre les piétons qui sont des personnes. Sur le bas-côté je trouve un petit bâton à la Cadere André (artiste marcheur), le plante au pied d'une pancarte, oublie de le photographier pour la série “sculpture spontanée”, hésite à faire demi-tour, abandonne : trop chaud, trop tard, trop fatiguée, trop de voitures. »
Où l'on constate l’importance de la photographie comme seconde documentation du voyage. Images qui viendront aussi, d’une façon ou d’une autre, nourrir le texte final. 


Au retour

Au retour, il s’agit de refaire le chemin par l’écriture. Pendant la réécriture du voyage une réflexion s’impose sur ce qui s’élabore à partir des notations in situ (prise de note enregistrée en marchant avec l’audiophone de mon tél. portable, puis recopiées telles quelles sur un carnet). D’une part je tente de saisir ce qui se passe entre les notations brutes et la réécriture. D’autre part, je note les différences de perception entre mes expériences antérieures d'écriture dans des espaces plus urbains, ou dans des postures plus passives (par ex. depuis un transport en commun) et cette expérience-ci, en immersion — la façon dont l'implication du corps pendant l'expérience joue sur le ressouvenir et teinte l'écriture.


Passages

Ces 3 photos viennent ponctuer un article intitulé « Avancées, approches, passages » écrit à distance du voyage. Il fait un point sur l'état des recherches dans les deux volets de la thèse.
Car une fois le texte littéraire rédigé dans sa première version, j’ai engagé le chantier de réflexion théorique. Et même si c’est assez déroutant de travailler sur deux friches à la fois — les thèmes se croisent mais ne s'illustrent pas — les écritures sont très différentes — les phases de travail de l'un et de l'autre ne se chevauchent pas mais se succèdent à distance — je gage toutefois d’une porosité de l’un vers l’autre et souhaite qu’ils puissent s’enrichir, s’infléchir. 


Lecture / Écriture

Ces images issues d'une série visent à fixer des états et des relations et à confronter lecture et écriture. À montrer comment des éléments issus de sources différentes se tissent dans le texte littéraire : 
En haut à gauche, les notations brutes recopiées depuis les enregistrements pendant la marche.
En dessous, quelques sources documentaires qui ajoutent de nouvelles strates d’écriture (cartes,  documentation sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes qui fut la destination du voyage). Le cahier photographié ici contient et rassemble les notes tandis que l’écriture elle a toujours lieu sur l’ordinateur.
À droite, un fragment du corpus qui me permet de réfléchir à la façon dont mes propres questions d’écriture sont ré-interrogées en regard des œuvres d’autres écrivains dans la partie théorique de la recherche. 
Notamment la question documentaire (qui renvoie à une dimension contextuelle de la littérature évoquée par David Rufffel, mais aussi à une dimension transdisciplinaire de l’écriture du voyage et héritée des écritures “de terrain”).
La part de l’expérience, qui interroge la notion de collecte, de notation, de dispositif d’écriture (la question d’une rhétorique du spontané et de toutes formes d’inventaires ou de transcription).
La part proprement poétique, qui se nourrit d’un rapprochement entre l’altérité propre au voyage et l’idée d’estrangementn comme défamiliaristation dans la langue. 


Dernière carte à ce jour

Qui tente de réunir en une même représentation l’ensemble de la recherche : l’îlot littéraire et l’îlot théorique (eux-mêmes composés chacun de trois parties) ainsi que l’espace du processus et des circulations au centre, sous un titre rassemblant l’objet thèse autour de deux pivots que sont les verbes écrire & arpenter. À ce stade, tout est loin d’être rédigé mais une vue d’ensemble me parait possible.


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Ces éléments sont des fragments d'une recherche en cours, sur lesquels on pourrait s’arrêter plus longuement. Éléments propres à laisser des traces d’invention, de composition, de réflexion, d’imitation, de techniques et de procédés. Traces d’un parcours qui devient peu à peu une méthode, la mienne. Démarche heuristique faite d’approches successives. Création comme exploration. Va-et-vient entre exploration et compréhension, pour élaborer une réflexion possible de recherche-création.



[Communication dans le cadre du Colloque « Recherche et création littéraire en France et à l’étranger : quelles perspectives de dialogue international ? », Université de Cergy-Pontoise (UCP) et Société des gens de lettres (SDGL), 13-14 décembre 2018.]

Licence Creative Commons  VirginieGautierjournal de la thèse, Recherche & Création littéraire, Université de Cergy-Pontoise, laboratoire AGORA, 2016-2019 - Ce travail est mis à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution - Pas d’Utilisation Commerciale - Partage dans les Mêmes Conditions 4.0 International.