6.17.2014

Le contraire d'errer

R.Serra "Stacked Steels Slabs" 1969

On va s'arrêter sur cette question du poids, dit-elle. 

Et c'est tout de suite une petite phrase qui vous ramène en arrière. 
"Ce poids, qui ramène en arrière", des "Yeux fermés, les yeux ouverts". On va s'arrêter sur ce qui ramène en arrière, même si c'est hors champ, hors sujet. Même si ça sort du cadre.

Et c'est tout de suite un texte de Richard Serra, où il nomme ce, qu'en sculpteur, il sait du poids. Raconte ses souvenirs des chantiers navals où il assistait enfant avec son père aux mises à flot des navires. Masses énormes libérées, glissant sur des rails, basculant dans l'eau pour flotter enfin déchargées de toute lourdeur, trouver équilibre. 
Je n'ai pas retrouvé le texte, lu des dizaines de fois.
On va s'y arrêter quand-même. Prendre mesure de toutes les ramifications qu'un tel mot vous évoque. Laisser revenir des questions de sculptures. 

"Le poids est pour moi une valeur, non qu’il soit plus contraignant que la légèreté, mais j’en sais seulement davantage sur le poids que sur la légèreté, et j’ai par conséquent plus à en dire", commençait Richard Serra.

Je pourrais quand à moi parler de manutention, transport, coût, stockage, responsabilité, charge, lourdeur. Poids provoquant peu à peu transition vers des formes d'expressions plus légères, plus virtuelles, plus fluides que la sculpture. Qui pourtant prenait corps dans l'espace et le lieu avec cette force frontale et concrète, qui me plaisait tant. Sans bavardage.

Le passage vers l'image.
Le passage vers le corps filmé, filmant.
Le passage vers l'écriture.
Tous sont liés à la question de l'allègement, de la diminution du poids.
À ce que l'on peut éprouver de mobilité dans le faire. À ce que l'on peut transporter avec soi.
Passage, d'un lieu à un autre, d'un état à un autre. Métamorphisme. Franchissement. 
Passe-muraille, l'écriture. 
Espérer n'être jamais arrêtée. 

- On va s'arrêter aujourd'hui sur cette question du poids. Afin qu'elle pèse l'avant et l'après. Qu'elle mesure, ce qu'on en fait, de ce qui est derrière, de ce qui est devant. Voir apparaître l'idée de la frontière. C'est comme si je marchais, de long en large, passant et repassant devant. 
À la relecture des "Petites Terres"— comme souvent quand on réouvre un livre, Michèle Desbordes vient apporter réponses. Ou écho.

"... bien certaine de m'y connaître en frontières, celles du dehors, celles du dedans et partout ailleurs où il peut s'en trouver, et puis il me paraissait qu'écrire c'était ça, roder, errer autour de ces lignes invisibles, ces endroits infiniment ténus où à chaque instant, chaque jour des milliers de fois la vie jouxte et côtoie la mort, une pluie, un pan de ciel, un silence soudain, et alors on se trouve à l'extrême lisière tantôt d'un côté tantôt de l'autre et c'est à peine si ça fait une différence."

Et, parlant d'Hölderlin, "il est celui qui erre, de toutes les façons qu'il y a d'errer, le wanderer qui n'a pas trouvé de frontières à passer, qui n'a pas où aller de l'avant, passer la frontière étant partir ou revenir, étant le contraire d'errer."

Il y a le poids des choses, de celles qui ramènent en arrière. 
J'aspirais à ne plus avoir besoin de rien d'autre qu'écrire, à me sentir légère. Pour aller où ? Pour dire quoi des bordures, des lisières ? Je n'allais peut être pas de l'avant. J'allais de devant à derrière, basculant, m'enfonçant, flottant enfin. Cherchant à peine à passer une frontière.

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