7.03.2014

Laissez-passer #7 - Juliette Mézenc



La première fois que j'ai été vieille, je ne me rappelle plus
parce que ça fait si longtemps, c'est si loin la première fois que j'ai été vieille
En même temps je me souviens très bien, comme si c’était hier, avec précision dans les sensations, avoir été vieille très souvent autour de mes 20 ans, je rajoutais moche à l'époque, vieille et moche, les deux marchaient ensemble, comme un couple
Alors la question de savoir quand on entre dans la vieillesse
La question de savoir s'il existe un seuil à partir duquel on devient vieux
?
Parce qu'à chaque fois je suis redevenue jeune, après avoir été vieille
Enfin jusqu'à présent les choses se sont passées ainsi
Je parle pas d'âge adulte parce que j'y ai jamais vraiment cru
J'ai jamais ressenti l'âge adulte

Si je me pose la question aujourd'hui ce n'est pas pour rien
Aujourd'hui j'ai 77 ans et, si j'en juge par le petit bandeau que l’on peut lire sur pas mal de jeux de société, j'ai passé l’âge de jouer
Faut croire que j'ai atteint un âge limite

De toute façon j’ai toujours détesté les jeux de société
J'ai des jeux bien plus intéressants avec Colin
Colin est un jeune retraité
J'aime les jeunes retraités, ils sont toujours plein d'allant, toute cette énergie libre, ou plutôt : libérée soudain
Lui, il était prof de mécanique, il aimait bien son boulot, sans plus, à ce qu'il m'a dit j’ai compris que ça lui occupait bien le ciboulot, tout de même, toujours un petit vélo à tourner dans la tête, surtout la nuit
et, je vous le donne en mille, qu’est-ce qu’il a fait dès son départ en retraite
Il s'est mis à fabriquer des vélos, des vrais, pas des dans-la-tête, des vélos faits pour avancer, mais pas les vélos qu'on trouve partout, non, des vélos sur mesure, avec un cadre adapté à la taille de la personne, des guidons rallongés façon Harley pour ne pas avoir à plier le dos, des porte-bagages assez larges pour y planter une tente, des selles adaptées aux fesses du propriétaire et j’en passe
Tous les jours on part sur la piste cyclable qui longe la plage et on joue à Easy rider

La dernière fois on s'est arrêtés pour regarder la mer, la nuit tombait au loin sur le mont Canigou, on était seuls au monde et on s'est mis à jouer aux chiens, à quatre pattes dans le sable un peu humide, on se poursuivait, on se coursait, on se mordait, on essayait de se renifler le cul et on levait la patte pour un oui pour un non, on a ri comme des tordus, bien obligés de s’arrêter, on roulait par terre en se tenant les côtes
et puis on reprenait
J'aurais jamais osé faire ça à 20 ans, j'étais bien trop sérieuse
On n'est pas sérieux quand on a 17 ans ?
Rimbaud n'a pas vieilli le pauvre, il pouvait pas savoir

Oui, j’ai été vieille bien souvent dans mes 20 ans mais la vieillesse ne s’installait pas à demeure, elle repartait aussi sec, sans que je comprenne comment le plus souvent
Maintenant la vieillesse s'invite un peu plus longtemps, mais entre temps j'ai appris des trucs pour que la jeunesse revienne, je l'aide un peu à revenir
C'est même devenu un jeu
Un terrain de jeu que ce passage à trouver

Il y a le sexe, c’est une évidence, un truc puissant
Lire aussi aide beaucoup, aussi
Je ne parle pas de ces livres qui te scotchent à l'histoire, vite la suite, de ces livres à suspense qui te lâchent plus et te maintiennent recroquevillée, crispée sur ta chaise, avec un châle sur le dos pendant des heures et des jours, là c'est l'arthrose assurée
Non je parle des vrais livres, ceux dont la lecture huile les articulations, chauffe la carcasse par frottements en dedans, et au bout d'un certain temps t'en peux plus de toute cette énergie accumulée, faut que t'en fasses quelque chose de ton corps retrouvé, faut que tu sortes, que tu ailles marcher pied nu dans le champ qui pique à côté, que tu réveilles celui qui dort à côté, que ta main glisse entre ses cuisses, faut que tu vives et c’est urgent



La vieillesse c'est quand la jeunesse ne revient plus j’imagine



Tu sais, j’ai plus le temps de remettre la vie à plus tard






Laisser suffisamment d'espace pour que résonne et vibre ce texte de Juliette Mézenc, l'écho des derniers mots, puis leur silence propre. Ne pas troubler cela. Ce 7ème Laissez-passer, très beau, qui rapproche cette fois la question des frontières de celle de la vieillesse, l'approche de la fin d'une vie, de ce passage dont il est bien évident que nous ne pourrons jamais rien en dire, sauf à l'imaginer, puis tout taire. Ne pas se retourner. Vivre donc.
Tous les autres Laissez-passer (à lire !) sur le site de Juliette, Mots maquis. 

Et mon texte chez elle, ici


Tiers Livre et Scriptopolis sont à l'initiative d'un projet de vases communicants : le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d'un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… "Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre". Un grand merci renouvelé à Brigitte Celerier qui assure le Rendez-vous des Vases. Et fait une longue lecture chez elle, sur Paumée.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire