2.10.2024

Cruauté le soleil

 #26

(en route) 

Cruauté le soleil
des minutes de
cendres sur la
langue
face contre
terre calcinée
voix rugueuses 
qui se plaignent
des bruits
du feu
de tous les désastres 
ce dégoût déjà 
est une fin sans 
fin, une sorte 
de fuite.

11.29.2023

Écrire pour penser ce qui se trame



Écrire pour penser ce qui se trame. Croiser relier. Cette commande d’un texte sur les sols pour un projet de concert radiophonique, que je ne pouvais refuser, parce que le sol est un objet central de mon travail. Parce que je nommais déjà Sols 1, Sol 2, Sol 3 mes sculptures aux Beaux-Arts. Parce que dans la 1ère note de ce "Journal" très irrégulier, en 1999, j’évoquai le texte d’Edmond Husserl, L’Arche-terre ne se meut pas,  la question de la terre comme sol est posée sous le prisme de la phénoménologie. Parce que, depuis, je dessine des "carottages" et des "éléments de géologie" sur les pages du livre Pierres et terrain de Gaston Bonnier (1880). J’avance dans l'écriture de ce texte, "Sols 360°", en attendant une prochaine période de résidence au laboratoire d’archéologie du CNRS, à Rennes. J’avance en coupant mes journées en deux. Les matins chéris de l'écriture, du temps dilaté de l'écriture, qu'il n’est jamais facile de quitter. Les après-midi où il faut passer à tout autre chose, et même parfois d’une chose à une autre. Au risque du morcellement, de la dispersion, parfois même de la pétrification par la multiplication des fragments. J’ai donc imaginé une stratégie qui consiste à penser que tout est un seul et même sujet. Un sujet certes mouvant et polymorphe — animal monstrueux, exigeant, insatiable, qui se nourrit de tout. J’y inclus ma lecture du livre de David Abram, Comment la terre s’est tue (2013), et celle du Manuel de cartographies potentielles : Terra Forma, (F. Aït-Touati, A. Arènes et A. Grégoire) que j'ai réouvert et reste une mine d'inspiration.

11.07.2023

Ateliers à Carpentras


Ateliers (avec Laurence D.) à Carpentras, pour mener des ateliers autour des "chemins coutumiers" dans un centre d’accueil de personnes isolées et en grande précarité. Des ateliers qui nous poussent dans nos retranchements, nous forçant à imaginer des solutions d'adaptation à des visites fluctuantes, à un travail dans l’immédiateté, à des difficultés à se poser pour écrire. Il faut que quelque chose à l'intérieur de chacun soit un peu posé, que le corps et l'esprit soient un peu au calme pour écrire. Aussi nous imaginons des formes de prises de notes et d'enregistrements vocaux dedans/dehors, collectes à transformer en récits à partager. Puis nous nous échappons une journée toutes les deux, pour souffler, dans le parc des Baronnies. Visite de l’exposition “La Nuit démesurée” et  plongée dans les nuits textuelles de Giono. "Ma sensibilité, écrit-il, dépouille la réalité quotidienne de tous ses masques ; et la voilà, telle qu'elle est : magique. Je suis un réaliste". J'aime le paradoxe et la qualité magique du réel me parait aujourd'hui très évidente. L'un des buts de l'escapade est une balade nocturne. Marche dans une nuit venteuse sur une route forestière, entre les masses nuageuses et l'odeur des pins, un vacarme d'automne. Dans la descente les cailloux roulent sous nos pieds. tandis qu'en même temps, une tempête de Toussaint frappait la pointe du Finistère. L'ampleur des dégâts dévastait quelques jardins et laissait plusieurs voisins dans le noir, nous faisant réfléchir, une fois de plus, à nos dépendances électriques.




9.19.2023

Ils semblent loin les kilomètres


Ils semblent loin les kilomètres de routes dans les lumières d’Atacama. Je reprends mes notes sur les nuits d’observation des étoiles. Me plonge dans le 1er volume des poèmes de Gabriela Mistral, Essart, paru en 2021 aux éditions Unes (un deuxième tome, Pressoir, qui complète ce 1er vient juste de paraître). C’est une année de voyages en France qui se prépare : Carpentras, La Ciotat, Rennes, Nîmes et Dunkerque. Ici, le grand atelier est presque prêt, reste à construire le mobilier. Des rangements sous les combles et 2 bureaux dont un mobile pour travailler debout. J’avance lentement sur le Recours à la nuit. Quelques paragraphes, des rencontres, des lectures. L’organisation mentale d’un ensemble de choses à agencer en attendant des périodes plus propices à de grandes plages d’écriture. Les petits poèmes-trouvés m’accompagnent quotidiennement et j’ai été saisie, dans le mémoire d’Isabelle V., par cette idée d’une pratique “en adoption” (versus “en invention”) — le terme est de Joan Foncuberta dans son Manifeste pour une post-photographie (Actes Sud, 2022) — il valorise l’acte de recueillir, de faire siens les phrases et les images des autres, que l’on réagence et dont on fait sa propre matière. Le mot me frappe d’autant plus que ces centons, je les appelle des "poèmes-trouvés" en pensant aux enfants-trouvés. À travers cette question d'une écriture en adoption c’est toute une généalogie qui s’éclaire par laquelle j’hérite d’une certaine forme d’errance — comme stigmate invisible — qui rejaillirait dans mes écrits. Sergueï Eisenstein, lui, parle de “montage par attractions”. J'aime également ce terme d’attractions qui donne à penser que l’on n’adopte pas des phrases-rejetons, des phrases-boutures totalement par hasard, et que, si elles disent quelque chose de nous, elles ont également quelque chose à nous dire.



9.04.2023

En montant dans la vallée de l'Elqui


Vallée de l'Elqui, Norte Chico, Chile

En montant dans la vallée de l'Elqui, c'est comme si nous avions changé de saison, l'été est revenu, le vent est chaud à Vicuña, village de naissance de la poète Gabriela Mistral. Dans le musée qui lui est dédié je découvre, à travers ses poèmes, son rapport très physique aux paysages de son enfance, quelque chose d'à la fois rustique et mystique. Je prends en note quelques lignes de ce qui m'apparait comme un poème adressé à la terre et un fragment adressé au ciel, ci-dessous. Bientôt nous irons dans les collines observer le ciel nocturne, et dans cette région semi-désertique du Norte Chico peut-être apercevrons-nous un pan de "cet espace peuplé de mondes, non d'étincelles" qu'a fréquenté Gabriela quand elle s'appelait encore Lucila. 

Amo una piedra de Oaxaca
o Guatemala, a que me acerco,
roja y fija comme mi cara
y cuya grieta da un aliento

Al dormirme queda desnuda;
no sé por qué yo la volteo.
Y tal vez nunca la he tenido
y es mi sepulcro lo que veo... [Cosas]

J'aime une pierre de Oaxaca
ou de Guatemala, de laquelle je m'approche
rouge et fixe comme mon visage
et dont la fissure apporte un souffle

Quand je m'endors elle reste nue ;
je ne sais pas pourquoi je la retourne.
Et peut-être que je ne l'ai jamais tenue
que c'est ma tombe que je vois

Yo le mostraría el cielo del
astrónomo, no el del teólogo ;
le haría conocer ese espacio
poblado de mundos, no poblado
de centellos ; le mostraría todos
los secretos de esas alturas. [La instrucción de la mujer]

Je vous montrerai le ciel de
l'astronome, pas celui du théologien ;
je vous ferai connaître cet espace
peuplé de mondes, non pas peuplé
de scintillements ; je vous montrerai tous
les secrets de ces altitudes.



7.31.2023

Visiter le Museo de los artes precolombiano

 
Santiago, Chile

Visiter le "Museo de los artes precolombiano" pour sentir, par les traces des peuples qui l'ont habité, à travers les objets rituels, artistiques et usuels qu'ils ont laissé, ce territoire longiligne de 4000 kilomètres, coincé entre montagnes et océan, pacifique, chaîne de volcans, déserts et Cordillère. Ces objets, qui associent usages et significations, et dont l'essentiel nous échappe, sont des figures parfois mi-humaines mi-animales, où terre et mer sont représentées (entrelacées sous forme d'un crocodile et d'un serpent), où écriture est aussi dessin, est aussi tissage, un art de liaisons et d'associations d'une beauté incroyable, des chapeaux tissés à oreilles, des étoiles en pierres taillées, des sculptures de danseurs ou de chamanes assis fumants, des femmes enceintes associées à des coupes, des pots, des vases, des personnages-objets, et, ce qui ressemble à de très petites poupées, des momies d'enfants à peine nés avec sur le visage un masque d'argile peint. Je me demande si ces couleurs et ces matières, ces formes et ces objets issus d'autres temps et d'autres relations au monde, résonnent encore d'une manière ou d'une autre dans ce paysage à la fois océanique, désertique et montagneux. J'aime à penser que nous les sentirons peut-être, ces milles formes, sur la route, dans les montagnes, à la tombée de la nuit — tout comme nous gardons en bouche le goût des baies de Maqui qu'un chilien Mapuche nous a fait gouter, sur le cerro Santa Lucia dans l'après-midi. 



6.29.2023

Et donc, ils sont revenus


Et donc, ils sont revenus, les petits poèmes flottants ("lettres-océan"), ces centons écrits à partir du florilège des ( ) de jour. En les proposant pour traduction à Deniz Dagdelen ("Le Dactylo Méditerranéen") ils me sont revenus à l’esprit. Non parce que je les avais oubliés, mais parce que j'ai repris le fil de ces poèmes-trouvés (exactement comme on dirait des enfants trouvés) — poèmes agencés-recueillis, adressés à distance, depuis un ailleurs vers un ailleurs. J'ai nommé la 1ère série, écrite pendant le confinement, Lettres océanes, en clin d’œil à Cendrars : "la lettre-océan n’a pas été inventée pour faire de la poésie mais quand on voyage, quand on commerce, quand on est à bord, quand on envoie des lettres-océan, on fait de la poésie" (B. Cendrars in Feuilles de route). J'en lirai une partie au festival des poésies contemporaines "Et Dire Et Ouïssance", ce vendredi, à Brocéliande. J'en poursuis l'écriture à partir du même dispositif, de coupes et d'agencements de citations, avec ce fil d’ariane qui est une adresse par-delà le temps et l’espace. Ces petites formes sont des respirations en accompagnement de projets plus volumineux. Et des lectures de fin d'après-midi, en ce moment Benoit Casas (Combine) et Emmanuel Laugier (Chant tacite).