En ce moment j'écris des lettres-océan, j'envoie des bouteilles à la mer. Cette suite de centons commencée il y a plusieurs années, je l'ai régulièrement mise en retrait pour accueillir d'autres projets d’écriture. Lâcher, oublier, ne pas user. En réalité je crois que la poésie, pour moi, c'est cela : ce qui traverse le temps. Une durée. Ni une expression, ni un chant, ni un cri, mais une matière à habiter. Une façon d’échafauder quelque chose en laissant du jeu entre les morceaux, des poignées, des ouvertures. La trame des jours. Une habitation dont la précarité, paradoxalement, serait un gage de fiabilité. La poésie doit tenir. Mais elle doit tenir en ayant toujours l'air de commencer, de se recommencer. Elle doit savoir marcher sur un fil. Et si le monde change, continuer d'en découdre, affiner sa tension, poursuivre son mouvement d’équilibre. Son inactualité me rassure. Tout de même, pour ne pas perdre ce fil, au bout du bout des pages, j’ai fixé deux mots en italiques, flottement et adresse. Deux mots pour retenir l’idée d’une conversation par-delà un vide, un espace à traverser, une absence de terre. Ni poèmes pour combler la distance. Ni poèmes pour s'ancrer. Mais pour faire de cette distance irréductible une forme d'approche. Pour faire de ce mouvement, comme je l’écrivais dans Vers les terres vagues, une façon de demeurer. Deux mots, comme un très petit mémo. Je ne sais si ça aide.
1.24.2025
1.20.2025
Je me demande si en rêve on peut chuter
#43
Je me demande si
en rêve on peut chuter
cogner contre le glacis
de la terre, est-il possible de ressentir
entièrement une douleur — la gravité
De rencontrer un corps ?
Est-ce qu’une main pesant
sur une épaule façonne
le poids d’un sac (un volume de charbon) ?
Ou quelqu’un que l’on tient (en aveugle)
dans ses bras ? Est-ce qu’en rêve le noir
qu’on touche remplit mieux nos mains ?
Combien je peine à chercher
quotidiennement
des corps terrestres
des formes des contours
sensibles
Centon issu du florilège des ( ) de jour, => http://vg-dejour.blogspot.com
1.14.2025
En rêve rien
#42
En rêve rien
que la vie brute
le sang qui pulse
tout ce qu’on voit
les couleurs précipitées
les mensonges peints
sur des panneaux, choses qui sont là
émues et fraiches et que l’œil
croit comprendre — ou bien
on retrouve des amis
pour dîner dans des salles basses
avec des étagères pleines de livres
et de bocaux et les bras chargés
de boites d’œufs
et la solidité des maisons
et le goût persistant de ce qui est mangé
Pendant tout ce temps : les rythmes les scansions
des bruits d’objets qu’on déplace
des tonnes de souvenirs
s’assemblent facilement
pourvu qu’ils soient
battants et fragiles
et leur poids pesant
comme une respiration
un continent vieux
le pont du navire de la terre
Centon issu du florilège des ( ) de jour, => http://vg-dejour.blogspot.com
1.07.2025
Je voudrais continuer de fréquenter la nuit de près
Je voudrais continuer de fréquenter la nuit de près. Dessiner dans le noir, restée plongée dans le temps du noir. Car le noir sur la feuille est d'abord la marque d'un temps multiplié, un temps qui fabrique, trait après trait, une autre image du dehors, un presque illisible, un inaperçu. Je voudrais rester liée aux nuits du dehors dans lesquelles m'a plongé le projet d’écriture. Deux années ont noué ce fil secret que j'espère ne pas trop distendre. Rester encore un peu là où je suis allée chercher, par l'écriture, des nuits anciennes, des nuits présentes, de possibles nuits futures. Tentant d'organiser cette décroissance de lumière avant de rassembler les pages et d'envoyer le texte, d'attendre. J'attends. Me priant de ne pas remplir ce vide, même s’il est déroutant, lancinant. Ne pas remplir ce vide, garder l’espace intact au-dedans. Pour cela, dessiner, car dessiner c'est tracer quelque chose depuis ce délaissement.
1.02.2025
Le dimanche nous avons coutume de sortir un à un les objets
#41
Le dimanche nous avons coutume
de sortir un à un les objets (les clefs
les cloches les couteaux les coquillages
les jarres les hameçons…)
de poser nos regards
dans l’épaisseur des choses
tandis que dans les livres
chaque texte nous rappelle
la grande prosodie
le mouvement de mer
de sortir un à un les objets (les clefs
les cloches les couteaux les coquillages
les jarres les hameçons…)
de poser nos regards
dans l’épaisseur des choses
tandis que dans les livres
chaque texte nous rappelle
la grande prosodie
le mouvement de mer
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12.19.2024
Rendre compte du flou
#40
Rendre compte du flou
des égarements du bâtiment paquebot
au lac Long au lac Chien au lac Penchant
dans la baie Courante
ma propre image mêlée d'eau
comme un long rêve plein de couleurs
et la crainte de bouger
de peur qu’un seul geste épuise
les métamorphoses
Quelqu'un dit, elle dort ou quoi ?
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3.27.2024
Penser l'en cours, les chantiers ouverts
Penser l’en cours, les chantiers ouverts, ce qui travaille. Les Lignes mouvantes des centons permettent de faire advenir quelque chose qui m’appartient, mais comme par détournement d’une expression de soi directe, frontale, dont par ailleurs je me désintéresse. Rapprochant plutôt l’écriture d'une appropriation de ce qui est autre, d'un détour, d'un mouvement vers l'extérieur. Mais également d’une certaine parole de l’inconscient ou peut-être d’un sous-conscient, quelque chose qui échappe et se transforme pour apparaître, brûlant comme cela serait, sinon (comme cela est en réalité) d’écrire. Dans le texte Recours à la nuit, c’est entre les paragraphes que cela se joue, par associations de sens, récurrences de motifs, sauts d’une forme dans une autre. La coupe et l’agencement permettent de faire des liens à distance, de produire des effets d'échos et de résonances. Récit par fragments non pas numérotés mais titrés. L’échafaudage sera délicat mais je crois pourtant avoir trouvé quelque chose dans lequel je me sens libre de dévider plusieurs fils à la fois. Le reste du temps, je suis fatiguée, entre chaque déplacement, de me rassoir derrière le bureau, comme devant tout ce qui est “à faire”. Et m'insurge. L'atelier n'est pas un bureau. Je déplace la table haute sous la fenêtre pour dessiner debout des petites pelotes noires, qui deviennent des espaces, qui deviennent des nuits, humeurs, nuées, cocons. Choses à emballer. Lignes à emmêler. Elles recouvrent je ne sais quelle noirceur plus profonde.
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