6.22.2023

Pause



Pause après plusieurs fins de semaines à Paris. Des répétitions, des retrouvailles, un marché de la poésie — un marché effleuré, quelques rencontres choisies. De retour, le secours du jardin. Je vais et viens du dedans au dehors en traînant mes questions : comment prendre les choses une par une ? Trouver du temps pour penser ? Faire de la place ? Une sensation de vide ou de trop plein, ce qui revient au même. J’ai compté ce week-end les Orchis (pyramidaliset les Ophrys abeille (apifera) particulièrement abondantes cette année dans les zones non tondues du jardin — plus de 200 pieds de chaque espèce alors qu’on dit l’Ophrys rare en Bretagne. Il suffit certainement d’arrêter de vouloir tout ordonner. Je me suis endormie dehors plusieurs fois en lisant Le Mont Analogue, comme si la pause elle-même produisait l'épuisement. Sous le figuier, un air chaud et frais, mal mélangé, a produit sur moi par je ne sais quelle étrangeté la sensation d’un souvenir lointain, sans image. J’en ai rêvé la nuit suivante et le rêve a pris la forme d’un désir d’écriture, à la fois neuf et revenu de loin (frais et chaud). Un désir de poème à retenir à tout prix. Des mots comme des bouées écrits sur la première surface venue. Était-ce un portail, une porte ? Puis je me revois cherchant un carnet chez un buraliste. 




6.06.2023

Démarrer lentement


Démarrer lentement, comme un lundi, après avoir enseigné tout le samedi à Paris. Un dernier atelier d’écriture au Musée d'Art Moderne pour ouvrir un espace de rencontre entre les œuvres et le texte, et toujours le même plaisir à cet accompagnement avec les étudiantes. Je le sens plus vivement chaque fois que cela se termine. Encore quelques mémoires à lire, quelques soutenances, des choses qui s'étaleront dans l'été, sans salaire. Ce que c’est qu’être sur les bords, de vacations en petits contrats, sur le bord de trouver un accord avec l’université. Démarrer lentement, comme un lundi, avec l'écoute des enregistrements de Paysage augmenté — la lecture accompagnée de la musique électroacoustique de Michel Bertier, nos répétitions pour le festival des poésies contemporaines "Et Dire Et Ouïssance", à Brocéliande, dans quelques semaines. Démarrer lentement malgré le printemps qui s’infiltre, malgré la beauté au dehors, les rosiers au jardin, de vraies machines à fabriquer du rose, la mer fraiche, la saison des baignades ... Ici il faut des points de suspension car il y a trop à regarder, trop à faire, la vie toujours intense, propose. Comment dès lors isoler, choisir, comment refuser ?



5.31.2023

C’est une construction comme j’aime




"Recours à la nuit" (texte en cours)
C’est une construction comme j’aime, intuitive, associative. Un paragraphe en amène un autre, s’y relie par une phrase, une idée, m’emmène ailleurs, fait voyager la pensée. Une trame se forme qui se prête à une certaine souplesse car l’écriture n’est pas linéaire, le texte bougera, se transformera de l’intérieur. Pour l’instant il s’agit de ne pas trop objectiver les éléments posés, laisser croître par paliers. Et si le début ressemble à un essai, des récits s’esquissent qui introduisent de la fiction. Là encore, ouvrir grand les portes, multiplier les approches, la somme vaudra habitation — c’est l’idée. Le reste de la période est plus difficile, comme s’il fallait traverser une fois de plus les grandes plages de découragement, sonder les profondeurs inquiètes. L’inconnu juste devant, qui vaut souvent liberté, peut se retourner comme un gant, prendre la forme d'une butée. Un jeu de l'oie. Un retour à une case départ. Alors sortir, marcher, prendre l'air. Alors  occuper ses mains, peindre l'atelier. Chaque petite chose compte car chaque chose faite est comme une chose de gagnée.



4.28.2023

Entrer dans l’écriture



Entrer dans l’écriture sans préjuger d’une forme, même si, après avoir rédigé plusieurs dossiers de résidence, je craignais d'avoir faussé ces commencements. Entrer dans l'écriture c'est délicat, c'est comme tracer une cartographie à mesure, en se laissant porter, circonscrire en posant des jalons, d’une lueur à l'autre, dans une certaine obscurité. Le même monde mais à côté. De forêt en abysse, les yeux ouverts ou fermés, avec ou sans lucioles, associer des souvenirs, des mots, des idées. Il y a une masse de documents, des films, des textes, les mots des autres. Se les approprier, y faire son chemin. Avancer tâtonner, accepter ce qui vient. À ce stade, il est important de ne pas trop s'interroger, de rester dans le désir, d'entrer de plein pied. 


4.14.2023

Et parfois il n’y a que cet espace



Et parfois il n’y a que cet espace du journal pour se donner, au milieu d’une journée de choses administratives, le temps de l'écriture. Dans sa note réflexive une étudiante évoquait à quel point "le travail préparatoire à l’écriture est une forme de méditation à portée de main". Se poser, ouvrir une porte, laisser venir. C’est ce que j’ai fait le week-end dernier lors d'un workshop à Ouessant avec des étudiants des universités de Rennes, Brest et Rimouski dans le cadre de leur projet “Littécriture“. À la rencontre de l’île, j’ai proposé à mon tour de nous empaysager, de partir marcher chacun·e de son côté pour collecter ce qui vient. Une promenade immersive en laissant les phrases monter, comme une petite chanson à réentendre, une voix mêlée au paysage. Ce qui m’a frappé c’est de saisir à nouveau, à travers ce dispositif, l'enjeu d'une prise d'écriture en déplacement. Par l'enregistrement de la voix, les mots captés bout à bout composent une sorte de texte, un pré-texte illisible au moment de la prise de note, un texte potentiel livré à l'audiophone, bricolé au dehors, à même le lieu, entre vent et voix, corps et déplacement. Et tandis que je me désintéressais de mes mots fixés/figés sur le carnet, ce texte mouvant me paraissait plus fascinant, plus juste, mieux à même de saisir quelque chose de l'expérience du paysage.

 

4.05.2023

Il y a, il y a, il y a


Il y a, il y a, il y a chaque jour le temps compté. Il y a ce week-end passé dans le jardin. Ce qui s’y construit au fil des années. Et ce qui s’y rejoue à chaque saison. Les journées y sont si pleines que j’entrevois chaque fois la possibilité que cela soit suffisant pour nourrir une vie complète. Mais ce serait trop simple, bien sûr. Il y a ce grand chantier de candidature qui barre toute la semaine et me cloue assise devant l’écran, le dos brûlant. Il y a ce texte inachevable, qui m’oblige depuis des mois à chercher encore, à chercher plus fort — qui me demande plus que ce que je peux donner, repousse chaque fois plus loin quelque chose, mais quoi, exige l’impossible : poursuivre — l’impossible : arrêter. Un texte piège, j’y suis prise, s’y déprendre, l’envoyer.


3.22.2023

Élasticité du journal


Élasticité du journal. Je crois que mon temps est ailleurs, plus souple, distendu, temps vécu qui fait des boucles d’une chose vers une autre et c’est mieux qu’il en soit ainsi puisqu’on est toujours entre mille et un morceaux qu’il nous faut sans cesse recoudre — temps en pièces détachées — c'est cela le travail du récit : recoudre. Ces derniers jours, le temps de la “rencontre” avec Barbara Glowczewski raccommode 1999 à 2022 ; tandis que celui autour de l’oeuvre de Francesca Woodman en préparation d’une lecture à Douarnenez me fait me retourner vers 2012, 2014, 2020 avec le bel article de Sabine Huynh sur Les yeux fermés, les yeux ouverts, qui commence par « un livre qui hante ». Ils s'écrivent si lentement et longuement, mes livres, j'espère qu'ils hantent un peu, en tous cas ils m'habitent tous ensemble parfois comme un seul texte, si bien qu'il y a souvent un fil de phrase qui traîne et finit par ourler un livre à l'autre. En lecture il s'agit pourtant de réactiver un présent propre au texte, quelque soit l'époque où il fut écrit. À Rochefort-sur-Loire, un an déjà après la parution de Vers les terres vagues. Ou à Douarnenez, huit ans après celle de Les Yeux fermés, les yeux ouverts. Gerry Badger écrit que chaque autoportrait de Francesca enferme un petite pépite de temps et d’espace (a little nugget of time and space) — ce temps long d’exposition qui floute la silhouette est celui qui fait trace puisque, finalement, « le passage est ce qui reste ». Susan Howe, elle, note dans Mon Emily Dickinson, cette phrase qui me plait beaucoup et qui est peut-être le contrepoint de l'idée précédemment formulée — mais elle permet de faire de ce passage même du temps un objet de la poésie : « les liens entre les choses que rien ne relie constituent l’irréelle réalité de la Poésie ».